Près de 700 000 spectateurs pour « Zion » et « Fanon » : jamais les productions antillaises n’avaient connu un tel succès commercial. Cette performance historique soulève une question légitime : le cinéma des Antilles françaises vit-il son âge d’or ?
Des héros plus complexes à l’écran
L’année 2025 restera dans les annales du cinéma antillais. « Zion », premier long-métrage du Guadeloupéen Nelson Foix, a triomphé aux Antilles avant de conquérir un large public dans l’hexagone et à l’international. Loin des clichés habituels, le film dépeint un protagoniste nuancé, alliant réalisme social et exigence cinématographique dans une réflexion sur la paternité, la rédemption et l’espoir.
« Fanon », du Guadeloupéen Jean-Claude Barny emprunte une voie différente mais tout aussi ambitieuse. Le biopic consacré au psychiatre martiniquais Frantz Fanon, revisite la figure de l’intellectuel anticolonialiste, dont la pensée résonne encore aujourd’hui. Ces deux œuvres marquent une rupture avec les représentations binaires du « lascar » ou du « pantin », en proposant des héros antillais à la psychologie élaborée.
Cette évolution s’inscrit pourtant dans une forme continuité historique. Dès 1979, « Coco la Fleur, candidat » de Christian Lara, osait déjà s’attaquer au système colonial en proposant la figure d’un héros candide. « Rue Cases-Nègres » d’Euzhan Palcy, posait en 1983 une autre pierre fondatrice en en projetant à l’image un regard décolonialisé des Antilles françaises.
Guillaume Robillard, dans son ouvrage « Un cinéma décolonial : Les personnages du cinéma antillais », recense ces archétypes : le conteur créole, le Nègre marron, le gadèdzafè-kenbwazè (médium-sorcier) et la femme poto mitan (pilier du foyer). Cependant, comme le souligne l’auteur, « bien d’autres figures restent à explorer pour révéler la richesse des sociétés antillaises et caribéennes ».
L’émergence de nouveaux modèles économiques
Parallèlement aux productions d’envergure, l’audiovisuel guadeloupéen repense ses mécanismes de création depuis quelques années. Des auteurs comme Julien Dalle avec la série « WISH », Christopher Bordelais avec « Apprends lui à pêcher », Kichena avec « Un Noël Exotique », Mariette Monpierre et sa série « Manmzel New York » ou encore le série «Zetwal Caraïbes » de Brice Massé et Betty Sulty-Johnson, illustrent bien cette dynamique créatrice.
Ces productions ancrées dans un imaginaire local et contemporain, s’inscrivent majoritairement dans les circuits de financement publics dédiés au secteur : CNC, conseils régionaux et départementaux, collectivités, communautés d’agglomération, France Télévisions.
Les acteurs privés ne sont également pas en reste, avec notamment Canal+ Caraïbes qui finance nombre de projets dès la phase de production.
Mais l’originalité de ces modèles réside ailleurs, dans leur capacité à mobiliser des financements privés, et à générer de nouveaux revenus par le merchandising et l’événementiel.
La série « WISH » constitue le cas d’école le plus abouti. Bandes dessinées, concerts, concours de chant… L’œuvre se décline en produit culturel global pour mieux conquérir son public. Cette approche marketing inédite dans l’audiovisuel antillais, témoigne d’une professionnalisation du secteur et d’une réflexion stratégique sur la rentabilité des projets.
Une industrie en quête de viabilité
Les récents succès d’estimes et commerciaux de l’audiovisuel antillais, tant au cinéma qu’à la télévision, semblent indiquer la maturité d’un secteur qui désormais élargit le registre de ses thématiques portées à l’écran, innove et professionnalise ses méthodes et modèles de production. Pourtant, une interrogation demeure : cette création antillaise a-t-elle véritablement réussi sa mutation en conciliant ancrage territorial et ambition extra-insulaire ?
La réponse passe inévitablement par la question du financement.
« Zion » aurait-il connu le succès faisant de lui un film éligible aux Césars 2026 sans la coproduction de Black Moon Films avec Kiss Films et dacp ?
« Fanon » aurait-il atteint ce niveau d’exigence artistique, le rendant lui aussi éligible aux Césars 2026, sans Special Touch Studios et WebSpider ? Ces partenariats avec des structures déjà bien implantées outre atlantique, révèlent une réalité : l’autonomie créative semble conditionnée par des alliances stratégiques avec l’écosystème audiovisuel hexagonal.
Une règle semble faire loi. Il n’existe pas de maturité industrielle sans perspectives économiques stables, financements conséquents et audience éduquée en nombre suffisant. À défaut, le paysage cinématographique antillais risque de demeurer parsemé d’étoiles filantes, portées par la seule passion de créateurs déterminés à inscrire leurs œuvres au firmament du septième art.
L’année 2025 pourrait bien marquer le début d’un âge d’or, à condition que cette effervescence créative trouve les structures économiques pérennes pour se développer durablement.
JMC